Autobahn (1974) – 825 jours, 913 albums

Pour les albums suivants, je me suis permis un petit saut quantique dans le futur, histoire de me plonger complètement dans la décennie suivante. Cela a commencé avec Autobahn du groupe très novateur Kraftwerk.

Pendant qu’en Angleterre et aux États-Unis on explore les possibilités créatives et artistiques du art rock, à la même époque, en Allemagne, se développe un style de rock complètement aux antipodes de ce dernier : le kraut rock. En créant les prémisses de la musique électronique, des groupes comme Kraftwerk adoptent une ambiance froide et mécanique, en explorant la répétition, les subtiles nuances entre les sons ou les notes, avec une musique en apparence plate, mais étonnement texturée dans sa simplicité. Écoutez le morceau éponyme de l’album pour vous en convaincre :

Cela m’a surpris de voir à quel point ce morceau, pourtant un pionnier, a merveilleusement bien vieilli. Il me semble encore d’actualité, et je le verrais très bien utilisé dans des pubs, un film ou n’importe quel autre média contemporain. L’avant-gardisme du groupe me semble percutant. Aussi, tous les éléments de la musique contemporaine semblent y être, si ce n’est que la basse est beaucoup moins présente. Mais la forme, elle, demeure la même. La répétition, par exemple, est utilisée avec brio. Aussi, je n’ai entendu aucune aspérité sur l’album, rien qui ne dépassait ou ne semblait pas être à sa juste place. Franchement, cela m’a étonné, pour l’époque et alors que le style semble être encore naissant. Mais bon, il semble que je ne sois pas encore arrivé au bout de mes surprises.

In the Court of the Crimson King (1969) – 825 jours, 913 albums

Je me suis ensuite permis un autre album que je connaissais déjà, mais dont il est toujours un plaisir de redécouvrir, soit In the Court of the Crimson King du groupe King Crimson.

Déjà, à travers les divers groupes de rock psychédélique que j’ai écoutés, on a senti une évolution, un raffinement du style. Avec cet album-ci, on tombe maintenant complètement dans le art rock, un style d’une richesse inouïe qui, j’en suis sûr, me réserve encore quelques belles surprises durant ce défi. Alors que le psychédélique se contente de mêler les genres et les influences, le art rock prend la liberté et la créativité de ce style, mais sans son côté parfois chaotique ou trop éclectique.

King Crimson, c’est justement cela. On sent la maturité, le raffinement, le complétude. Déjà, avec 21st Century Schizoid Man, on voit très bien qu’on est rendus ailleurs.

Il y a une recherche supplémentaire dans le son, dans les effets musicaux, dans la construction du morceau. L’innovation y est mesurée, intégrée sans trop de heurts. En écoutant cela, je me sens aussi plus près du rock de nos jours. Surtout, je me sens plonger sans plus de préambule dans la musique que me réserveront les années 70. Les démarcations de style et d’approche sont évidentes. Un exemple encore plus frappant de cette recherche : Epitaph.

À peu près à la même époque où le jazz cherche des inspirations dans le rock, on voit clairement ici que le contrairement était aussi vrai. Un intellectualisme s’ajoute, ainsi qu’un souci marqué du détail. On est loin, ici, des morceaux pop qui passent à la radio.

Que me réserve encore de méconnu ce style si satisfaisant ?

Bitches Brew (1970) – 825 jours, 913 albums

Ensuite, comme la route s’annonçait encore longue, j’ai décidé de prendre le temps de réécouter un album assez significatif par sa longueur, et ainsi de le faire découvrir à mon compagnon de voyage par la même occasion. Il s’agissait de Bitches Brew, du colossal Miles Davis.

Une fois n’est pas coutume, je vous mets également l’envers de la pochette de l’album.

En temps voulut, vous remarquerez peut-être une certaine ressemblance avec une autre pochette d’album, celle d’un certain Santana, parut la même année, et qui viendra plus tard dans ce défi.

Bitches Brew, c’est l’album fondateur du jazz fusion. Sans forcément être le premier, il est définitivement un incontournable, duquel on retrouve ensuite l’influence et l’inspiration dans une kyrielle d’albums du même style qui ont suivi. Bitches Brew, c’est aussi un long voyage initiatique de près de 2 heures, si on y inclut les alternate takes. On se plonge rapidement dans cette ambiance profonde, éthérée, qui se développe au fil de ce temps infini, de ces notes longues et languissantes, de ces improvisations étudiées. Avec Bitches Brew, on prend le temps de tout entendre, de tout comprendre, de tout expliquer.

J’ignore si cet album est aussi percutant et révélateur pour les néophytes du style ou même du jazz. Mais il est certes moins percutant et moins enveloppant si on l’écoute distraitement, comme ce fut le cas pour ma seconde écoute. Il faut vraiment s’y plonger, s’y recueillir presque.

Il est par ailleurs difficile d’en segmenter l’écoute. Le tout s’écoute d’un seul coup, comme un long morceau aux diverses variations, au fil du temps. Je ne vous donnerai donc à écouter que le premier morceau, soit Pharaoh’s Dance :

Ensuite, le reste suit tout naturellement.

Caetano Veloso (1968) – 825 jours, 913 albums

L’album suivant fut Caetano Veloso, un second album tiré de la tropicalia, style de musique brésilien aux influences psychédéliques.

Je m’attendais à quelque chose de semblable aux Os Mutantes, et je fus donc à demi-servi. Sous une ambiance peut-être moins rock et moins électrique, on a pourtant une expression assez éclectique d’influences latines, classiques, et psychédéliques. Pour vous en convaincre, vous n’avez qu’à écouter le candide Tropicália, qui ouvre l’album.

Déjà, le début du morceau est plutôt déstabilisant, puis suit un changement constant de rythmes et d’ambiances, qui se répètent, comme une ronde. Mais mis à part ce morceau, j’ai trouvé que l’album manquait peut-être d’énergie, pour se distinguer, au contraire des Os Mutantes. Le tout est très agréable à écouter, mais entre aussi sans trop de heurts ou d’attention de votre part dans vos oreilles. J’aurais aimé que certains morceaux retiennent davantage mon attention.

Cela dit, certains morceaux sont très beaux, et je regrette un peu de ne pas pouvoir déchiffrer la poésie des paroles portugaises. L’un de ces exemples est l’enchanteur Alegria, Alegria. Mais pour le reste, je ne raffole pas énormément de ce genre de musique, et il me manquait peut-être là un petit coup de pouce…

Ogden’s Nut Gone Flake (1968) – 827 jours, 915 albums

Enfin, pour la seconde partie de mes vacances, je me suis permis une petite escapade en Gaspésie et une visite du Nouveau-Brunswick. Le problème, c’est que ces deux régions sont plutôt loin de chez moi. Comment loin ? Environ 10 heures de route. Mais un problème ? Pas vraiment, lorsqu’on est en bonne compagnie, et qu’on a quelques nouveaux albums à écouter. J’en ai donc profité pour écouter plusieurs albums durant la longue route.

Le premier de ces albums fut Ogden’s Nut Gone Flake, du groupe The Small Faces.

Celui-là aussi, ça faisait un bon bout de temps que je souhaitais l’écouter. The Small Faces m’avait été présenté comme l’un des groupes les plus emblématiques du rock psychédélique. Je me suis donc dit qu’il s’agissait d’un incontournable, mais faute de temps… Et là, grâce à ce défi et à de longues heures de voiture, j’ai enfin pu l’écouter.

Je ne fus donc pas très surpris de retrouver, en effet, un album assez psychédélique, qui mêle plusieurs sonorités, avec des ambiances bien enveloppantes et bien complètes, et une atmosphère bien typique du summer love. Dès l’ouverture de l’album, avec le morceau éponyme, le ton est donné :

Le thème est simple mais clair. Et le morceau suivant, Afterglow (Of Your Love), pousse même l’atmosphère un peu plus loin. Et par la suite, tout l’album est un exemple parfait de psychédélisme, de variété, de rock éclaté. La seule critique que je pourrais apporter, c’est que l’album semblait manquer un peu d’unité. Je veux dire que ses contours étaient plutôt flous, et que les morceaux ne s’affirment pas avec la même force que chez les Beatles ou que chez les Kinks, par exemple. Mais pourtant, cette ambiance parfois nébuleuse n’est pas seulement un défaut. En fait, par moments, elle contribue même au psychédélisme déjà fort.

Un autre morceau, par ailleurs, qui m’a accroché, fut le candide et badin Lazy Sunday.

Avec ses moments plus rock, plus durs, il est fort accrocheur, et avec ses quelques notes d’orgue électrique (qui sonne presque comme un synthétiseur).

Astral Weeks (1968) – 827 jours, 915 albums

Enfin, le dernier album que j’ai découvert durant la première partie de mes vacances fut Astral Weeks de Van Morrison.

Lui aussi, il s’agit d’un artiste duquel j’avais quelques fois entendu parlé avant de le découvrir. Son album, pourtant, ne fut pas aussi impressionnant et saisissant, selon moi, que celui de Jeff Beck. Il fut intéressant, certes, et agréable à écouter, oui, mais il ne m’a pas particulièrement accroché. Cela m’a semblé être du folk-rock, poétique bien sûr, mais avec une voix qui n’était pas si enchanteresse, et peut-être avec un peu de froufrou autour, comme sur The Way Young Lovers Do, où quelques cuivres et une petite ambiance jazzy s’ajoutent, mais sans plus.

L’album m’a laissé ni chaud ni froid, mais comme on m’avait vanté les talents de l’artiste, disons que je suis resté un peu sur ma faim. Ainsi, peut-être qu’une seconde écoute s’imposerait. Je dois aussi avouer que, étant en voyage, je n’ai pas porté une si grande attention aux paroles, qui recèlent peut-être quelques joyaux inattendus. Mais pour le moment, l’album ne me semble pas être digne de plus de mention, ou de plus de mots.

Vincebus Eruptum (1968) – 827 jours, 915 albums

Durant ce même trajet, j’ai aussi découvert Blue Cheer et leur album Vincebus Eruptum.

Celui-ci fut moins une révélation, même s’il fut, dans une moindre mesure, bien intéressant et bien appréciable. J’ai cru comprendre, en faisant quelques recherches, qu’il s’agissait des débuts du heavy metal, style lourd et sonore, que je ne croyais pas rencontrer si tôt dans mon défi, ou en 1968. Quoiqu’après mes découvertes touchant aux débuts du rock de garage et du proto-punk, plus grand chose ne me surprend…

Ainsi, l’album est construit assez simplement. Il est bruyant, il est fort, et il est simple. Batteur, bassiste, guitariste ; voilà. Le rythme est lent, alors qu’on sent les influences du blues auquel on semble avoir retiré l’émotion et la sensualité, pour n’en conserver que l’aspect languissant. Sans être criard ou difficile à écouter, il ne soulève pas trop d’émotion ou de frétillements non plus. Bref, il est plutôt plat, ou fait comme un gros bloc unitaire. La batterie tonne, la guitare fait littéralement du bruit, par moments, et la basse répète les mêmes thèmes sans trop varier. Voilà, en gros, les débuts sans excitation du heavy metal. J’éprouvais quelques craintes à l’idée de rencontrer ce style, mais cela me semble, pour le moment, ne pas présenter un grand défi.