The Modern Dance (1978) – 220 jours, 500 albums

Pere Ubu - The Modern Dance - 1978Il y a toujours une fébrilité à l’idée d’écouter un nouvel album de rock expérimental: tout peut arriver. À ce titre, The Modern Dance de Pere Ubu, avec son mélange de post-punk, d’anarchie et d’expérimentation, ne m’a pas déçu.

On entend la distorsion des guitares. On entend des sons suraigus nous percer les oreilles. On entend une cacophonie électrique, métallique, sèche comme le punk, de laquelle émergent une mélodie plus structurée. Il s’agit d’une complexité intriguante, qui vient embellir les morceaux plutôt que de les ternir vraiment.

Non-Alignment Pact ouvre avec un son strident, puis les guitares embarquent et une mélodie bien accrocheuse se compose, avec une voix typiquement punk. The Modern Dance mêle à merveille les éléments dissonants et mélodieux. Les autres morceaux jouent sur ce même motif.

Un résultat exigeant mais satisfaisant, si on accepte de se faire écorcher les oreilles.

Publicités

Third (1970) – 226 jours, 514 albums

Soft Machine - ThirdArt rock et jazz fusion ont plusieurs points en commun: Third de Soft Machine le montre bien. L’expérimentation musicale réalisée ici, où se mêlent les guitares électriques, les cuivres, la batterie et le synthétiseur, a le poignant du rock, la subtilité et la complexité du jazz, et l’éthéré travaillé du art rock. Il en ressort un jazz-rock rythmé, installé là où les deux genres se confondent et se complètent.

Les quatre morceaux présentés font près d’une vingtaine de minutes chacun: juste assez pour s’y plonger, pour passer d’un mouvement à l’autre sans s’arrêter. Facelift a une puissance phénoménale aux rythmes funky où de nombreux détails viennent fleurir le tout. Moon in June est habité par le piano, la voix et l’orgue du rock psychédélique anglais, avant de tomber dans une ambiance plus infernale qui rappelle le Mahavishnu OrchestraOut-Bloody-Rageous plonge dans l’éther avant de céder l’espace à un savant mélange de rock et de jazz.

Soft Machine impressionne par sa maîtrise naturelle des deux genres. Certes, ils s’agencent bien. Ici, ils ne font qu’un.

Spiderland (1991) – 279 jours, 535 albums

Slint - SpiderlandTempos variants, structures musicales alambiquées, mélodies expérimentales et segmentées: les débuts du post-rock ne sont pas encore complètement éthérés, mais ils regorgent de complexité. Spiderland de Slint met à l’épreuve, fait travailler les méninges et récompense avec une musique satisfaisante.

Dès Breadcrumb Trail, on sent les aspérités, les pics musicaux qui sortent de la trame. Le tempo n’est pas familier: il hache la mélodie en segments étranges, qui semblent mal coller. Mais en s’y attardant, l’expérience est phénoménale: on assiste à la genèse d’un style, d’un son. Il est loin d’être pop ou accrocheur, mais il est cérébral, réfléchi. C’est une joie savante de s’aventurer dans ces méandres musicaux.

Plus que dans le post-rock qui va suivre, Slint injecte de bonnes doses de rock, voire de punk, avec des guitares électriques acérées, une énergie anti-conformiste et un dénuement fort trompeur. Après Breadcrumb Trail, l’expérience se renouvelle avec Nosferatu Man, où les riffs de guitare dictés par des tempos irréguliers sont maîtres, et Good Morning, Captain, cette fois avec plus de détails et de minutie, sur un thème (relativement) calme. Washer offre une évolution plus complète et mélodique rendant l’album, pour un court instant, plus accessible.

Spiderland nous apprend que le post-rock n’est pas formé que de légèreté, d’éther et de brouillard, mais aussi de rock terreux et de structures ardues et cérébrales. Et l’exigence de plus rapporte en satisfaction, si on prend le temps d’écouter.

Playing with Fire (1989) – 291 jours, 554 albums

Spacemen 3 réinvente le space rock, avec son album Playing with Fire. Le groupe reprend ce mélange éthéré et psychédélique inauguré par Pink Floyd, Hawkwind et consorts, en ajoutant des influences d’ambient, d’électro et un peu d’expérimentation. Les voyages spatiaux des années 70 se transforment en séances méditatives, lentes et hypnotiques.

Spacemen 3 - Playing with Fire

Le groupe remet au goût du jour ces ambiances oubliées, qui méritent d’être visitées de nouveau. On se perd dans ces morceaux, dans ces explorations musicales. How Does It Feel? joue sur la répétition, avec un rythme lent et méditatif, agrémenté d’électro et d’éléments hétéroclites. Sur Let Me Down Gently, la musique est encore plus dénudée, se concentrant sur le voile éthéré, sur une simple trame sur laquelle quelques éléments naviguent. Alors que Suicide est plus intense, offrant plutôt un mur de son qui rappelle la violence du punk, ou la guitare acérée du hard rock. Che, enfin, s’avance davantage dans le néo-psychédélique, où les éléments se mêlent, se confondent, et parfois ressortent du lot.

Certains moments sont unis et centrés. D’autres sont décousus, semblent se terminer abruptement, créant un sentiment d’incomplétude, de manque, qui n’est pas désagréable. Mais l’essentiel participe d’un seul album et forme un tout reconnaissable: une signature du groupe. Dommage qu’elle n’apparaîtra plus durant ce défi…

69 Love Songs (1999) – 303 jours, 557 albums

«Il n’y a pas assez de morceaux qui parlent d’amour.» C’est probablement ce que s’est dit le groupe Magnetic Fields lorsque l’idée leur est venue de faire 69 Love Songs. Car sur plus de 3 heures d’album, c’est de, vous l’aurez compris, 69 manières différentes que le groupe vous joue ou vous chante l’amour.

The Magnetic Fields - 69 Love Songs

De Absolutely Cuckoo à Zebra, les Magnetic Fields redéfinissent à leur manière ce qu’est «une chanson d’amour». Aux côtés des morceaux romantiques et mielleux se trouvent aussi des morceaux ironiques, acerbes, absurdes ou carrément expérimentaux.

Malheureusement, sur toute cette kyrielle de poèmes musicaux (sérieux ou non), plusieurs tombent à plat, et ceux qui valent l’attention se comptent aisément. Mais l’expérience demeure fascinante, et il est fort plaisant de se plonger dans ce romantisme insolent en s’oubliant.

The United States of America (1968) – 383 jours, 559 albums

Rock psychédélique et expérimentation éthérée : voilà ce qu’offre le groupe The United States of America sur leur album éponyme. Le groupe n’a sorti qu’un album, mais toute l’énergie, toute la force et toute la créativité sont là. Ici, on a l’impression d’écouter toute la musique des sixties, en moins de 40 minutes.

The United States of America - The United States of America

Avec un titre comme The American Metaphysical Circus, le premier morceau de l’album est sans équivoque : c’est dans un monde déjanté, explosé, mais lumineux et bruyant que nous plonge le groupe. Bref, un véritable cirque musical, avec tous ses animaux et ses créatures étranges.

Cloud Song est quant à lui plus doux et serein, avec son ambiance éthérée et son chant presque cérémonieux. L’excellent The Garden of Earthly Delights est un mélange pop et accrocheur de feux d’artifice orientaux et spatiaux.

Where is Yesterday tire vers le mysticisme, alors que Coming Down est plus énergique et pop. Stranded in Time a quelque chose de fin et d’élégant que j’adore avec ses violons.

Ainsi, il s’agit ici d’un fin mélange d’épices tel qu’on ne les retrouvait que dans les années 60 : grands espaces enfumés, éclectisme des instruments, ambiance colorée, parfois cacophonique et parfois d’une perfection spontanée, presque impromptue. Même si le groupe n’a sorti que ce seul album, il trouve clairement sa place dans le panthéon des albums de l’époque.

Chelsea Girl (1967) – 414 jours, 590 albums

La Nico de Velvet Underground a aussi une vie bien à elle : son album Chelsea Girl en est la preuve. À la fois rock expérimental, proto-punk sec et charmants instruments classiques, l’album surprend, sauf si on connaît ses collègues musicaux, comme John Cale et Lou Reed. Alors, c’est simplement un délicat délice.

Nico - Chelsea Girl

Ce n’est pas une musique faite pour toutes les oreilles. On pourrait facilement la trouver fade, juger la voix morne et trop grave, considérer l’instrumentation étrange et peu appropriée. Mais après avoir autant tenté d’apprécier à leur juste valeur les albums des Velvet Underground (et après avoir réussi), je comprends mieux le charme de ce style musical unique, et la fascination de certains pour lui.

Il s’agit d’un contraste puissant, entre la douceur et la légèreté des instruments classiques (violons, flûtes, guitares classiques), et la voix lourde, triste, appuyée de Nico; contraste duquel jaillit la beauté. Prenez le morceau Chelsea Girls en exemple.

C’est peut-être moi, mais dans ce morceau je sens un mal de vivre, une mort à l’âme qui n’est pas sans charmes.

À l’inverse, The Fairest of the Seasons est plus lumineux, plus cérémonieux. Il a quelque chose de brillant, et on dirait que la voix terre-à-terre de Nico y apporte du poids, une sorte de réflexion ou de réalité tangible.

J’ai beaucoup apprécié Winter Song aussi. Encore une fois, les instruments classiques y ont une place de choix, et donnent une certaine noblesse à ce morceau qui, avec la voix de Nico, semble étrange, voire tourmenté par moments. Bref, je vous laisse écouter.

Comme la plupart des albums étranges que j’ai eu la chance d’écouter durant ce défi, celui-ci me fut une expérience agréable, et une découverte bien appréciable. Mais soyez prêts, et débutez donc par les Velvet Underground.