Scott 2 (1968) – 408 jours, 579 albums

Mêlez la musique classique et le rock & roll en 1968 et vous aurez Scott 2 de Scott Walker : un baroque pop touchant et éclaté, agrémenté de quelques reprises de Jacques Brel, rien de moins.

Scott Walker - Scott 2

Cette musique, en fait, ne fut pas sans me rappeler le chamber pop de Divine Comedy. Scott Walker et son style ne peuvent qu’en être les précurseurs. Quoiqu’ici, on est davantage près du rock psychédélique que de la musique classique en tant que telle, même si ça dépend des passages. Les violons, entre autres, et tous les autres instruments de l’orchestre donnent une texture dramatique et puissante, parfois douce et raffinée aux morceaux. Mais dans le contexte des sixties, j’y vois surtout une autre expression du psychédélisme, donnant ainsi une musique éclatée, hétérogène par moments, colorée, anguleuse. Le choix du mot baroque ne doit pas y être étranger…

Les meilleurs moments de l’album me sont apparus être les reprises de Brel : Jackie qui ouvre l’album de superbe façon, The Girls and the Dogs également, où il n’a pas à douter de l’origine française du morceau. Cela dit, c’est définitivement le tragique et appuyé Next qui est le plus poignant, le plus intense, le plus marquant.

D’autres morceaux valent aussi votre attention. Le sombre et lent The Girls from the Streets, par exemple. Ou alors le calme et chantant Plastic Palace People. Pour le reste, à vous de plonger dans l’album.

Kind of Blue (1959) – 412 jours, 588 albums

On ne connaît pas le jazz si on ne connaît pas le hard bop. Et on ne connaît pas le hard bop sans connaître Miles Davis. Et pour connaître Miles Davis, il faut avoir écouté Kind of Blue. Bref, tout le jazz semble être contenu dans cet album. C’est, selon moi, où tout commence, et où on revient toujours.

Miles Davis - Kind of Blue

Ma copine ne connaît rien au jazz. Et moi, vous savez peut-être que j’ai écouté 365 albums de jazz en moins d’un an. Il était indispensable que je partage cette passion avec elle. Je ne pouvais imaginer un meilleur point de départ que Kind of Blue, cet album mythique, pierre angulaire de trop de courants du jazz. C’est à la fois une quintessence et un début. Il m’a donc pris beaucoup de patience pour ne pas réécouter cet album tout de suite en débutant ce nouveau défi. Mais pourquoi insisté autant sur un seul album ? Qu’a-t-il de si spécial, de si unique ?

D’abord, les musiciens derrière l’album. Ce n’est pas que Miles Davis, ce colosse du jazz, derrière la trompette. Il y a aussi John Coltrane au saxophone ténor, Cannonball Adderley au saxophone alto, Bill Evans au piano, Paul Chambers à la basse et Jimmy Cobb à la batterie. Il s’agit de maîtres du style, en groupe ou en solo, qui ont façonné le hard bop.

Ensuite, la musique. Tout du hard bop est présent dans cet album, et dans sa meilleure expression. Les touches jazzys, mêlées au retour de la soul et du blues, avec une émotion intense, viscérale, mais contrôlée, tenue en laisse pour mieux qu’elle ne s’exprime, et avec la douceur des thèmes, leur élégance et leur raffinement : tout y est. Puisque, bien sûr, le tout est livré par les meilleurs musiciens du style et de l’époque, qui jouent de manière presque télépathique (n’oublions pas que de grands pans de ces morceaux sont improvisés !)

Donc, si vous souhaitez vous initiez au jazz, c’est ici qu’il faut commencer, avec des morceaux comme So What, même si chaque moment de cet album vaut votre attention.

Quoique Freddie Freeloader occupe toujours une place de choix dans mon coeur.

Sings the George and Ira Gershwin Song Book (1959) – 413 jours, 590 albums

George Gershwin : l’un des meilleurs compositeurs américains. Ella Fitzgerald : l’une des meilleures chanteuses de jazz de tous les temps. Lorsque cette dernière décide de reprendre toute l’oeuvre musicale du premier, ça donne Sings the George and Ira Gershwin Song Book : plus de 4 heures de jazz, de classique et d’élégance.

Ella Fitzgerald - Sings the George and Ira Gershwin Song Book

Il y a de ces albums d’une telle ampleur qu’ils ne peuvent s’écouter d’un seul coup, ou presque. Les 3 disques et 3 heures de celui-ci demandaient un moment spécial, attitré. On ne peut y plonger à coups de 15 minutes : il faut se laisser porter. Un roadtrip pour l’Abitibi-Téminscamingue était donc le moment parfait. Pour ne pas trop ennuyé mes passagers, j’ai écouté un album en me rendant, et les deux autres en revenant. Et au moment d’écrire cette critique, je me suis aperçu qu’il y avait un quatrième disque, dont je termine l’écoute en ce moment même (des alternate takes pour la plupart). Mais reste que l’expérience se rapprochait de celle vécue lors de ma découverte (et redécouverte) de Bitches Brew de Miles Davis : on se perd dans l’oeuvre en voyant défiler le paysage autour de soi.

Premièrement, j’ignorais que Gershwin et son frère avaient composé autant de chansons. Deuxièmement, davantage de ces morceaux sont des standards que je ne l’aurais cru ! Let’s Call the Whole Thing Off est l’un d’eux, un classique que vous connaissez sûrement, portant sur les variations de prononciation des mots de la langue anglaise : un joyau. They All Laughed est aussi un de mes favoris.

Oh, Lady Be Good est de ceux-là également, tout comme l’indémodable Foggy Day.

Il y a aussi I Got RhythmEmbraceable YouI’ve Got a Crush on You, et j’en passe.

Ainsi, que vous désiriez découvrir l’homme ou la femme, cet album est le lieu parfait pour le faire. Voyez sa longueur comme une mine dans laquelle on ne cesse de découvrir de petites pépites dorées à chaque tournant.

Murder Ballads (1996) – 503 jours, 642 albums

Je me suis ensuite mis dans les oreilles un autre album de Nick Cave and the Bad Seeds, soit Murder Ballads.

Nick Cave and the Bad Seeds - Murder Ballads

Encore une fois, l’artiste nous charme avec un rock détaillé, travaillé, qui allie une force narrative avec une force musicale. Encore une fois, on a l’impression de vivre une sorte d’opéra rock, où les morceaux se confondent mais, pourtant, ne se ressemblent pas tant. Par contre, je dois dire avant toute chose que, ici, le résultat m’a moins plu qu’avec Henry’s Dream. Disons simplement que plusieurs morceaux sont passés davantage inaperçus, et que les moments forts de l’album sont, un peu, moins forts. Cela dit, il s’agit tout de même d’un excellent album, qui a su renouveler mon intérêt pour cet artiste bien particulier.

Quelques bons moments ? Where the Wild Roses Grow, en duo avec Kylie Minogue, qui rappelle une balade, ou alors un western (avec ses nuances de folk), et qui m’a touché avec sa mélancolie douce, son romantisme et sa complexité musicale. Violons, cloches, guitare acoustique…

Il y a également Henry Lee, où apparaît la merveilleuse voix de PJ Harvey, et aussi Stagger Lee et son rythme impérieux, appuyé. Mais, comme souvent, c’est le premier morceau, celui qui annonce tout, qui retient le plus l’attention : Song of Joy.

Il est épique, sombre, et semble annoncer une histoire, un album, des plus complexes et intéressant, ce qu’il sera.

Simplement en réécoutant quelques morceaux de cet album pour écrire cette critique, je m’aperçois aussi que cette musique mériterait une attention plus soutenue qu’une simple écoute. Plusieurs seront même de rigueur pour pleinement apprécier les subtilités de cet album. Dommage que ce défi, ironiquement, offre si peu de temps.

Casanova (1996) – 504 jours, 642 albums

Après une longue attente, j’ai aussi pris le temps d’écouter un album complet, du début à la fin, du chanteur The Divine Comedy. Eh oui ! Et ce fut Casanova.

The Divine Comedy - Casanova

Cela fait quelques années que je connais cette musique, que j’écoute à l’occasion, quelques morceaux à la fois, distraitement. Mais comme l’artiste participait au défi, je me suis dit qu’il était temps d’écouter un album dans son entier, pour saisir un peu mieux ce monde musical étrange, unique, et scintillant. À ce titre, Casanova ne m’a pas déçu. Avec son judicieux mélange d’orchestrations et d’hymnes pop, sous l’appellation de chamber pop, l’album nous transporte dans une soirée distinguée, mais qui n’a pas relevé son langage musical outre mesure non plus. Et cela se passe dès Something for the Weekend, qui ouvre l’album.

La diversité des instruments offre une ambiance riche, mais qui demeure légère par ses thèmes, par le chant désinvolte, par sa composition profondément pop. Même si Something for the Weekend offre un rythme plus mouvementé, Middle-Class Heroes en offre plutôt une nostalgique, mais toujours empreinte de légèreté. Charge, quant à lui, est impérieux, fragmenté et appuyé, rappelant le tango.

Songs of Love est davantage badin, alors que The Frog Princess tombe solidement dans la pop, et demeure ainsi un des morceaux marquants de l’album et du groupe.

Avec autant d’ambiances différentes, The Divine Comedy emploie la flexibilité de la musique orchestrale pour faire passer toute une gamme d’émotions, mais tout en conservant son album uni, complet et homogène. Et avec une musicalité aussi raffinée, cela semble donner une profondeur et une appréciation de plus à la pop, qui peut facilement être futile ou éphémère. D’un autre côté, les morceaux ne sont pas diablement accrocheurs non plus, l’orchestration aveuglant un peu l’aspect catchy potentiel des morceaux.  Mais somme toute, il s’agit d’un bon assemblage, intéressant et appréciable. C’est pourquoi je trouve si regrettable que ce musicien aura si peu de place dans ce défi.

Henry’s Dream (1992) – 593 jours, 679 albums

La vie fait de ces drôles de coïncidences : présenter Nick Cave à Tout le monde en parle au même moment où j’arrive à ses albums dans mon défi. J’ai donc décidé d’écouter, sans trop attendre, Henry’s Dream de Nick Cave and the Bad Seeds.

Nick Cave and the Bad Seeds - Henry's Dream

En fait, je n’avais pas trouvé l’entrevue si intéressante. Mais en cherchant ensuite dans le livre des 1001, je me suis aperçu que le défi comptait pas moins de quatre albums de l’artiste et de son groupe. Il fallait donc que je découvre pleinement cette oeuvre par moi-même. Et, ma foi, je ne fus pas déçu ! Présentant un rock complexe et détaillé, avec une narration étoffée et une ligne d’album solide, Cave m’a rappelé Alice Cooper, ou même l’opéra rock Tommy des Who. Encore une fois, il m’est prouvé que force et intensité peuvent bel et bien aller de paire avec art et beauté. Le premier morceau qui a retenu mon attention et qui, justement, illustre bien ce point : I Had a Dream, Joe.

Il y a ici un raffinement inattendu, qui donne tout son charme et sa personnalité à cette musique. Plus loin, c’est le discret Christina the Astonishing qui capture mon attention. On dirait un tango mélancolique, avec l’orgue discret mais aussi insistant, qui crée une atmosphère lugubre mais aussi sensuelle, aidée par la voix de Cave. Ensuite, il y a l’excellent et accrocheur John Finn’s Wife.

Le mélange élégant de guitares acoustiques avec les violons lointains crée une ambiance des plus séduisantes, alors que le rythme est assez rapide pour ne pas tomber dans la balade ou la tristesse. On sent plutôt l’énergie et l’inspiration du rock, dans la structure et la voix de Cave. Enfin, m’a plu également Loom of the Land et sa marche morose.

Après un seul album, je comprends bien comment autant que quatre albums participeront à ce défi. La créativité de cet artiste n’est définitivement pas à délaisser.

Café Bleu (1984) – 656 jours, 780 albums

Pour quelque chose d’un peu plus doux, j’ai décidé d’écouter l’album Café Bleu du groupe The Style Council.

The Style Council - Café Bleu

Savant mélange de R&B et de jazz, la musique de ce groupe m’a séduit tout de suite. En fait, dès les premières notes de piano de Mick’s Blessings, qui font cabaret, mais avec les grelots rythmés qui rappellent le R&B et la pop qui va avec. D’ailleurs, tout suite après, on tombe complètement dans un R&B teinté de soul avec The Whole Point of No Return.

Voix suave, guitare électrique lentement jouée, ambiance feutrée : tout y est pour une belle soirée passée en amoureux. Aussi, juste assez d’émotion, mais pas trop non plus pour être exubérant. The Paris Match reprend un peu la même ambiance, piano jazzy en bonus, troquant la voix suave d’homme pour une voix langoureuse de femme. La batterie qui tient légèrement le rythme est également ici fort appréciée par sa subtilité. Dropping Bombs on the White House offre quant à lui une ambiance et un ton typiquement jazz, avec un rythme qui donne envie de claquer des doigts, un piano passionné et quelques cuivres pour compléter l’ensemble.

Bref, il n’y a pas à en douter : The Style Council sait faire de la musique. Ce n’est pas parce que leur musique se classe dans un style nommée sophisti-pop qu’elle est vide pour autant. Surtout, cela fait toujours du bien de se replonger dans ces atmosphère de jazz. En y mêlant avec autant de dextérité le R&B, le groupe parvient même à me faire apprécier un peu plus ce style encore difficile par moments.